Avant-propos
L'Ordre des Architectes a, par la loi du 3 janvier 1977, reçu une délégation de mission
de service public placée sous la tutelle du Ministère de la Culture. Il a pour rôle
l'administration de la profession ; il assure la formation permanente des architectes ; il
représente la profession auprès des pouvoirs publics et contribue à la promotion de
l'architecture ; il a un rôle culturel à remplir. Le dossier qui suit n'a pas pour objet
d'initier une polémique, de faire la promotion ou d'être à l'initiative de quelque
comité de défense que ce soit. La question essentielle à se poser est de savoir si nous
voulons prendre en compte et sauvegarder le patrimoine architectural récent. L'Hôpital
Sabourin constitue bien l'unique témoignage important d'un mouvement architectural fort
de l'entredeuxguerres. C'est à ce titre qu'il nous paraît utile et de notre mission d'en
parler en laissant à chacun le soin d'agir ou de réagir en fonction de ses propres
convictions.
Le Président, JeanPaul Lanquette
Construit comme un
bateau, amarré aux coteaux de Chanturgue, avec ses coursives, ses nombreux ponts, tous
différents les uns des autres, et ses nombreuses cabines, l'hôpital-sanatorium Sabourin,
l'un des fleurons du genre, en tout cas le seul de la région datant des années trente à
posséder autant de prestance, d'innovations et de modernité, tangue dangeureusement,
faute sembletil, de «repreneur». "Il mériterait d'être classé comme
témoignage de l'architecture contemporaine à ClermontFerrand, et l'un des rares de cette
époque", suggère Michel Mangematin, philosophe de l'architecture. Dans les
quartiers Nord, c'est un des seuls bâtiments intéressants en dehors du centre ancien de
Montferrand. Démolir Sabourin, c'est supprimer une grande partie de leur histoire. Dans
ce milieu urbain sans grâce, il a fier allure avec sa silhouette élégante, légère et
racée. "Malgré sa longueur près de 100 mètres , il n'a rien d'oppressant,
constate Michel Mangematin. C'est un bâtiment qui m'a toujours marqué". On
retrouve là l'idée d'une galette étroite à peine 10 mètres d'épaisseur qui
amène le soleil à tous les niveaux et qui ressemble par bien des côtés au sanatorium
de Païmio (2), dessiné par l'architecte finlandais Alvar Aalto, dont Albéric Aubert,
l'auteur du projet Sabourin, "eut vraisemblablement connaissance, sachant garder
son originalité et sa personnalité", précise Pierre Jourde, au début du
mémoire qu'il lui consacre (3). Ici, l'architecture se prête au mélange des fonctions
et à une superposition d'activités, lui assurant une grande souplesse d'utilisation.
Face au développement des grandes épidémies de maladies
transmissibles comme la malaria et surtout la tuberculose, les autorités sanitaires
durent réagir rapidement. D'autant plus que Clermont ne comptait, à la fin des années
vingt, que trois hôpitaux surchargés et incapables de répondre aux nouvelles techniques
médicales. En 1929, le docteur Dionis du Séjour, membre de la Commission administrative
des Hospices de Clermont, réclame un hôpitalsanatorium, pour com pléter le
préventorium des Roches et le sanatorium Etienne Clémentel, qui soit davantage qu'un
simple sanatorium, en fait, un hôpital spécialisé dans le soin des malades incurables
isolés pour éviter la contagion.
Prévu dès le départ comme un
"hôpitalsanatorium moderne", Sabourin incarne deux révolutions de
l'aprèsguerre, souligne Pierre Jourde. Dans le domaine de la médecine d'abord, puisque
nous sommes en pleine période de découvertes fondamentales Flemming décèle les
vertus antibiotiques de la pénicilline en 1929 , et dans le domaine de l'architecture
ensuite, parce qu'il fallait à ces techniques médicales nouvelles, des cadres et des
structures plus fonctionnelles. "Parler de sanatorium, c'est évoquer chez les
spécialistes, aussi bien de la médecine que de l'architecture", écrit en 1935,
Marcel Genermont, architecte, dans la revue "L'Architecture" (4). Inspirés par
les théories de Gropius et de Le Corbusier, les architectes décidèrent alors de balayer
le passé et de repartir sur d'autres données. A cette époque, l'architecture
internationale blanche s'impose, c'estàdire le blanc absolu, la baie horizontale, la
terrassejardin et la construction sur pilotis. "Architectes, peintres et
sculpteurs doivent redécouvrir le caractère foncièrement complexe de l'architecture,
écrit Walter Gropius, dès 1919, dans le Manifeste du Bauhaus. C'est à cette seule
condition que leurs uvres retrouveront pleinement l'esprit proprement architectural
qu'elles avaient perdu avec «l'art de salon»."
De grands principes que les architectes de l'époque reprennent plus ou
moins. En tout cas, si dans les grandes lignes, le projet initial d'Albéric Aubert,
architecte SADG (6) des Hospices de Clermont, ressemble assez au bâtiment actuel, il
mêle des traits issus du classicisme moderne peut être sous l'influence d'Auguste
Perret , avec des conceptions radicalement modernes qui subsisteront seules dans la
version définitive de l'hôpital. Après bien des péripéties, le projet sera finalement
approuvé par le ministère de la santé publique, qui lui reprochait au départ un parc
trop petit pour les promenades des pensionnaires, des services de désinfection mal
placés, des salles à manger situées trop haut. Ce qui n'empêche pas Marcel Genermont
de souligner dans la revue «L'Architecture» "l'originalité dont a fait preuve
Aubert dans cette uvre en y apportant une note et des concepts personnels."
Protégé des vents d'Ouest par la colline dans laquelle s'encastre littéralement
Sabourin, l'hôpital est tronqué à la base par la dénivellation du terrain, à tel
point que le niveau du rezdechaussée est déjà, en réalité, le troisième étage. A
l'extrémité Est, et construit à l'extérieur de la ville contagion oblige ,
l'hôpital-sanatorium fonctionne parfaitement grâce à sa simplicité et à sa clarté.
Adoptant un plan en simple T renversé, avec deux larges ailes, l'architecte a pu
appliquer la théorie symétrique des chambres généreusement ensoleillées tout en
gardant le bâtiment central, un peu moins élevé d'ailleurs, pour les services
généraux.
Il conçoit en fait trois bâtiments
différents, qui se complètent de manière délicate et efficace, estime Pierre Jourde :
l'hôpital-sanatorium proprement dit, la villa du médecinchef à l'Ouest et le pavillon
du personnel à l'Est. Aubert a ainsi choisi le parti du plan libre avec l'introduction
d'éléments en U, sans doute pour pondérer la stricte symétrie observée dans le plan
de l'hôpital, induite par la séparation hommes/femmes des services et des soins. "C'est
par ces éléments qu'Aubert établit la liaison entre les trois édifices : cage
d'escalier du pavillon du personnel, salon de la villa et entrée de l'hôpital-sanatorium."
- Les principes du fonctionnalisme
Pouvant accueillir 200
malades (7), le bâtiment est formé de trois blocs hiérarchisés : * Au Nord, un
avantcorps très saillant, terminé par deux escaliers, encadre la loge circulaire du
concierge. * Le second bloc, réservé aux services administratifs et domestiques, affiche
une horizontalité marquée par les bandeaux alternant fenêtres et briques. Les
verrières d'angle des cages d'escalier, qui se déroulent sur toute la hauteur à chaque
extrémité, viennent rompre cette horizontalité. Par rapport au système de hublots
figurant dans la première esquisse, l'architecte retient finalement la solution plus
moderne des verrières. * Au Sud, enfin, s'étire le long volume réservé aux chambres
des pensionnaires. L'architecte magnifie ici les principes du fonctionnalisme en
individualisant chaque étage, refusant ainsi toute monotonie. Il dessine des
portefenêtres à simple gardecorps, des chambres orientées à 45°, qui donnent un effet
en «dent de scie», permettant un balcon de verre individuel et un ensoleillement
maximum. Couronnant l'ensemble, un vaste solarium, exposé plein Sud et abrité au Nord,
couvre l'édifice réalisé presque exclusivement en béton armé. Il a d'ailleurs
appliqué d'autres innovations : l'insonorisation des planchers, par exemple, obtenue
grâce à une dalle isolée des murs et des poteaux par une plaque de liège reposant sur
une fine couche de mâchefer ; les portes à double parois lisses, avec un remplissage
isolant ; l'adoption de menuiseries intérieures et d'huisseries métalliques ou encore un
dispositif à deux vitesses pour monter les malades, afin d'adoucir les démarrages et les
arrivées. Au point que Marcel Génermont parle de Sabourin comme d'"un
établissement unique en France".
L'intérieur du bâtiment ne mérite pas moins
d'attention. Un souci du détail et du confort est apporté à chaque pièce. Un volume
particulier est attribué à chaque fonction : bloc opératoire, chambres, circulations...
Au premier étage, par exemple, Aubert utilise l'espace triangulaire subsistant, côté
couloir, entre deux chambres à 45° pour aménager un ensemble sanitaire relativement
spacieux et une petite penderie. Tout en réduisant au minimum l'aspect décoratif de
Sabourin, pour laisser libre les structures et les lignes, il semble quand même céder
quelque peu à des conventions plus traditionnelles en apposant sur la façade Nord et
autour du pavillon du personnel, de discrets et fins médaillons sculptés par Gournier,
artiste régional, représentant des portraits féminins sur fond de fleurs, de feuillages
stylisés ou de visages se référant à l'antiquité. L'empreinte artistique d'Aubert se
retrouve aussi bien à l'extérieur du grand bâtiment de cure, reconnaît Marcel
Genermont, qu'à l'intérieur où le coloris des murs, aux tons différents, donne à
chaque dortoir "une note de gaîté et une variété pleine de charme. Architecte
mais aussi décorateur, poursuitil, il a su donner à son uvre autre chose
que des recherches structurales par l'apport de peintures et de sculptures, qui rompent la
monotonie de certains panneaux du Nord ou qui réchauffent les façades". Alors
que la même année, à ClermontFerrand, la Polyclinique de l'architecte Jean Amadou est
encore fortement imprégnée de caractères Artdéco, l'hôpital-sanatorium Sabourin,
habité de préoccupations fonctionnalistes évidentes, reste un témoin de la modernité
d'une époque et d'un architecte

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Charles Sabourin
est né le 19 juin 1849 à Chatellerault, dans la
Vienne. Docteur en médecine, ancien interne des Hôpitaux de Paris, il obtint très tôt
une grande notoriété pour ses travaux sur l'anatomie et la pathologie pulmonaire. Il
avait, entre autres, des théories novatrices pour l'époque concernant certaines de ces
affections. Voulant mettre ses méthodes en application, il chercha à créer un
établissement dans un lieu, de moyenne altitude où l'air pur, frais en été, peu humide
en hiver, pourrait être bon pour soigner les malades atteints de phtisie ou de
tuberculose pulmonaire. Il ouvrit ainsi, à Durtol, le premier sanatorium de France. La
thérapeutique s'appuyait sur des cures d'air et de repos, mais aussi la nourriture
abondante et la discipline. C'est tout naturellement que son nom fut donné au nouveau
sanatorium construit dans les quartiers Nord. (Source : "Les amis de Durtol").
LE TESTAMENT D'AUBERT
Né à Clermont le 24
juillet 1895, Albéric, Pierre, Joseph Aubert a demandé son rattachement au Conseil de
l'Ordre le 26 septembre 1941, dès sa création. Il est ainsi parmi les premiers à
s'être inscrit, avec les numéros 21 pour l'Ordre et 16 pour le matricule régional. Il
s'éteint le 11 octobre 1971, à l'âge de 76 ans. Succédant à Jean Amadou comme
architecte des Hospices civils de ClermontFerrand, aux environs de 1930, peu après la
construction de la Polyclinique, Albéric Aubert dessine, pour l'Hôtel Dieu, le pavillon
Emile Roux, la maternité, le pavillon de la malariathérapie, le service de
vénérologie. On lui doit également quelques édifices publics tels que les anciennes
halles SaintPierre et le lycée Roger Claustre en collaboration avec V. Blanc, architecte
des constructions scolaires. Dans le domaine privé, outre sa propre villa, boulevard Jean
Jaurès, il a réalisé de nombreuses résidences et villas ainsi que l'hôtel de
Bourgogne, avenue Charras.
Les heureuses surprises
Parmi beaucoup d'autres, Marcel Genermont
en relève une, celle de "la petite chapelle qui, à elle seule, par ses proportions
harmonieuses, le choix de ses revêtements contreplaqués en pin d'Oregon, la qualité de
ses fresques, le dessin du mobilier religieux, mériterait une monographie
spéciale."
VIGNERON OR NOT VIGNERON
Pour la plupart des Clermontois, Sabourin est l'uvre
de Valentin Vigneron. Dans le livre de références qu'il publie en 1936,
l'hôpital-sanatorium est mentionné comme le fruit d'une collaboration entre lui et
Albéric Aubert. Le livre reproduit deux photos et trois plans. Mais Pierre Jourde, qui
prépare un mémoire sur Sabourin, fait remarquer que "ces plans correspondent
davantage au projet initial qu'au bâtiment définitif". Et seul le nom d'Aubert est
repris par Marcel Genermont dans un article qu'il publie en 1935 dans la revue
"L'Architecture". Lui seul figure aussi sur le portail d'entrée de
l'établissement. Il en est de même pour les projets conservés aux Archives
Départementales et les plans définitifs du C.H.U. Dans un ouvrage d'Aubert paru à la
même époque, l'architecte ne signale nulle part la présence de Vigneron. Selon Pierre
Jourde, "Sabourin était en quelque sorte un sujet «tabou» pour Vigneron et qu'il
lui arrivait de se mettre en colère quand on lui en parlait". Qui croire ? "A
ce stade de nos recherches, poursuitil, nous ne pouvons formuler que des hypothèses : les
deux architectes ont effectivement pu participer à un concours lancé par les Hospices,
mais gagné par Aubert, entraînant ensuite une confusion. Ou bien encore Aubert a
demandé au jeune Valentin de travailler avec lui, afin de venir à bout d'un aussi gros
projet. Et les deux hommes, connus pour être deux forts caractères, ont pu, par exemple,
se fâcher". Affaire à suivre...
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