D o s s i e r

MARS 99


vue2.jpg (12321 octets)Hôpital Sabourin
faut-il débrancher les tuyaux ?
En arrivant par le Nord, l'une des principales entrées de ClermontFerrand, l'hôpital-sanatorium Sabourin constitue le seul exemple régional d'architecture moderne de l'entre-deux-guerres. Véritable mémoire architecturale des années trente et témoignage vivant du style fonctionnaliste international qui triomphe alors un peu partout en Europe, à la suite des expériences de Gropius et de Le Corbusier.
Avant-propos
L'Ordre des Architectes a, par la loi du 3 janvier 1977, reçu une délégation de mission de service public placée sous la tutelle du Ministère de la Culture. Il a pour rôle l'administration de la profession ; il assure la formation permanente des architectes ; il représente la profession auprès des pouvoirs publics et contribue à la promotion de l'architecture ; il a un rôle culturel à remplir. Le dossier qui suit n'a pas pour objet d'initier une polémique, de faire la promotion ou d'être à l'initiative de quelque comité de défense que ce soit. La question essentielle à se poser est de savoir si nous voulons prendre en compte et sauvegarder le patrimoine architectural récent. L'Hôpital Sabourin constitue bien l'unique témoignage important d'un mouvement architectural fort de l'entredeuxguerres. C'est à ce titre qu'il nous paraît utile et de notre mission d'en parler en laissant à chacun le soin d'agir ou de réagir en fonction de ses propres convictions.
Le Président, JeanPaul Lanquette

Construit comme un bateau, amarré aux coteaux de Chanturgue, avec ses coursives, ses nombreux ponts, tous différents les uns des autres, et ses nombreuses cabines, l'hôpital-sanatorium Sabourin, l'un des fleurons du genre, en tout cas le seul de la région datant des années trente à posséder autant de prestance, d'innovations et de modernité, tangue dangeureusement, faute sembletil, de «repreneur». "Il mériterait d'être classé comme témoignage de l'architecture contemporaine à ClermontFerrand, et l'un des rares de cette époque", suggère Michel Mangematin, philosophe de l'architecture. Dans les quartiers Nord, c'est un des seuls bâtiments intéressants en dehors du centre ancien de Montferrand. Démolir Sabourin, c'est supprimer une grande partie de leur histoire. Dans ce milieu urbain sans grâce, il a fier allure avec sa silhouette élégante, légère et racée. "Malgré sa longueur ­ près de 100 mètres ­, il n'a rien d'oppressant, constate Michel Mangematin. C'est un bâtiment qui m'a toujours marqué". On retrouve là l'idée d'une galette étroite ­ à peine 10 mètres d'épaisseur ­ qui amène le soleil à tous les niveaux et qui ressemble par bien des côtés au sanatorium de Païmio (2), dessiné par l'architecte finlandais Alvar Aalto, dont Albéric Aubert, l'auteur du projet Sabourin, "eut vraisemblablement connaissance, sachant garder son originalité et sa personnalité", précise Pierre Jourde, au début du mémoire qu'il lui consacre (3). Ici, l'architecture se prête au mélange des fonctions et à une superposition d'activités, lui assurant une grande souplesse d'utilisation.


  • Deux révolutions

Face au développement des grandes épidémies de maladies transmissibles comme la malaria et surtout la tuberculose, les autorités sanitaires durent réagir rapidement. D'autant plus que Clermont ne comptait, à la fin des années vingt, que trois hôpitaux surchargés et incapables de répondre aux nouvelles techniques médicales. En 1929, le docteur Dionis du Séjour, membre de la Commission administrative des Hospices de Clermont, réclame un hôpitalsanatorium, pour com pléter le préventorium des Roches et le sanatorium Etienne Clémentel, qui soit davantage qu'un simple sanatorium, en fait, un hôpital spécialisé dans le soin des malades incurables isolés pour éviter la contagion.

Prévu dès le départ comme un "hôpitalsanatorium moderne", Sabourin incarne deux révolutions de l'aprèsguerre, souligne Pierre Jourde. Dans le domaine de la médecine d'abord, puisque nous sommes en pleine période de découvertes fondamentales ­ Flemming décèle les vertus antibiotiques de la pénicilline en 1929 ­, et dans le domaine de l'architecture ensuite, parce qu'il fallait à ces techniques médicales nouvelles, des cadres et des structures plus fonctionnelles. "Parler de sanatorium, c'est évoquer chez les spécialistes, aussi bien de la médecine que de l'architecture", écrit en 1935, Marcel Genermont, architecte, dans la revue "L'Architecture" (4). Inspirés par les théories de Gropius et de Le Corbusier, les architectes décidèrent alors de balayer le passé et de repartir sur d'autres données. A cette époque, l'architecture internationale blanche s'impose, c'estàdire le blanc absolu, la baie horizontale, la terrassejardin et la construction sur pilotis. "Architectes, peintres et sculpteurs doivent redécouvrir le caractère foncièrement complexe de l'architecture, écrit Walter Gropius, dès 1919, dans le Manifeste du Bauhaus. C'est à cette seule condition que leurs œuvres retrouveront pleinement l'esprit proprement architectural qu'elles avaient perdu avec «l'art de salon»."


  • Radicalement moderne

Le pignon Est du bâtiment principal. Document de 1935De grands principes que les architectes de l'époque reprennent plus ou moins. En tout cas, si dans les grandes lignes, le projet initial d'Albéric Aubert, architecte SADG (6) des Hospices de Clermont, ressemble assez au bâtiment actuel, il mêle des traits issus du classicisme moderne ­ peut être sous l'influence d'Auguste Perret ­, avec des conceptions radicalement modernes qui subsisteront seules dans la version définitive de l'hôpital. Après bien des péripéties, le projet sera finalement approuvé par le ministère de la santé publique, qui lui reprochait au départ un parc trop petit pour les promenades des pensionnaires, des services de désinfection mal placés, des salles à manger situées trop haut. Ce qui n'empêche pas Marcel Genermont de souligner dans la revue «L'Architecture» "l'originalité dont a fait preuve Aubert dans cette œuvre en y apportant une note et des concepts personnels." Protégé des vents d'Ouest par la colline dans laquelle s'encastre littéralement Sabourin, l'hôpital est tronqué à la base par la dénivellation du terrain, à tel point que le niveau du rezdechaussée est déjà, en réalité, le troisième étage. A l'extrémité Est, et construit à l'extérieur de la ville ­ contagion oblige ­, l'hôpital-sanatorium fonctionne parfaitement grâce à sa simplicité et à sa clarté. Adoptant un plan en simple T renversé, avec deux larges ailes, l'architecte a pu appliquer la théorie symétrique des chambres généreusement ensoleillées tout en gardant le bâtiment central, un peu moins élevé d'ailleurs, pour les services généraux.

Il conçoit en fait trois bâtiments différents, qui se complètent de manière délicate et efficace, estime Pierre Jourde : l'hôpital-sanatorium proprement dit, la villa du médecinchef à l'Ouest et le pavillon du personnel à l'Est. Aubert a ainsi choisi le parti du plan libre avec l'introduction d'éléments en U, sans doute pour pondérer la stricte symétrie observée dans le plan de l'hôpital, induite par la séparation hommes/femmes des services et des soins. "C'est par ces éléments qu'Aubert établit la liaison entre les trois édifices : cage d'escalier du pavillon du personnel, salon de la villa et entrée de l'hôpital-sanatorium."


  • Les principes du fonctionnalisme

Sabourin fonctionne parfaitement grâce à sa simplicité et à sa clarté. Adoptant un plan en simple T renversé, avec ses deux larges ailes, l'architecte a pu appliquer la théorie symétrique des chambres généreusement ensoleillées.Pouvant accueillir 200 malades (7), le bâtiment est formé de trois blocs hiérarchisés : * Au Nord, un avantcorps très saillant, terminé par deux escaliers, encadre la loge circulaire du concierge. * Le second bloc, réservé aux services administratifs et domestiques, affiche une horizontalité marquée par les bandeaux alternant fenêtres et briques. Les verrières d'angle des cages d'escalier, qui se déroulent sur toute la hauteur à chaque extrémité, viennent rompre cette horizontalité. Par rapport au système de hublots figurant dans la première esquisse, l'architecte retient finalement la solution plus moderne des verrières. * Au Sud, enfin, s'étire le long volume réservé aux chambres des pensionnaires. L'architecte magnifie ici les principes du fonctionnalisme en individualisant chaque étage, refusant ainsi toute monotonie. Il dessine des portefenêtres à simple gardecorps, des chambres orientées à 45°, qui donnent un effet en «dent de scie», permettant un balcon de verre individuel et un ensoleillement maximum. Couronnant l'ensemble, un vaste solarium, exposé plein Sud et abrité au Nord, couvre l'édifice réalisé presque exclusivement en béton armé. Il a d'ailleurs appliqué d'autres innovations : l'insonorisation des planchers, par exemple, obtenue grâce à une dalle isolée des murs et des poteaux par une plaque de liège reposant sur une fine couche de mâchefer ; les portes à double parois lisses, avec un remplissage isolant ; l'adoption de menuiseries intérieures et d'huisseries métalliques ou encore un dispositif à deux vitesses pour monter les malades, afin d'adoucir les démarrages et les arrivées. Au point que Marcel Génermont parle de Sabourin comme d'"un établissement unique en France".


  • L'empreinte artistique

Aubert appose sur la façade Nord et autour du pavillon du personnel de discrets et fins médaillons sculptés par Gournier, artiste régional, représentant des portails féminins sur fond de fleurs, de feuillages stylisés ou de visages se référant à l'Antiquité.L'intérieur du bâtiment ne mérite pas moins d'attention. Un souci du détail et du confort est apporté à chaque pièce. Un volume particulier est attribué à chaque fonction : bloc opératoire, chambres, circulations... Au premier étage, par exemple, Aubert utilise l'espace triangulaire subsistant, côté couloir, entre deux chambres à 45° pour aménager un ensemble sanitaire relativement spacieux et une petite penderie. Tout en réduisant au minimum l'aspect décoratif de Sabourin, pour laisser libre les structures et les lignes, il semble quand même céder quelque peu à des conventions plus traditionnelles en apposant sur la façade Nord et autour du pavillon du personnel, de discrets et fins médaillons sculptés par Gournier, artiste régional, représentant des portraits féminins sur fond de fleurs, de feuillages stylisés ou de visages se référant à l'antiquité. L'empreinte artistique d'Aubert se retrouve aussi bien à l'extérieur du grand bâtiment de cure, reconnaît Marcel Genermont, qu'à l'intérieur où le coloris des murs, aux tons différents, donne à chaque dortoir "une note de gaîté et une variété pleine de charme. Architecte mais aussi décorateur, poursuitil, il a su donner à son œuvre autre chose que des recherches structurales par l'apport de peintures et de sculptures, qui rompent la monotonie de certains panneaux du Nord ou qui réchauffent les façades". Alors que la même année, à ClermontFerrand, la Polyclinique de l'architecte Jean Amadou est encore fortement imprégnée de caractères Artdéco, l'hôpital-sanatorium Sabourin, habité de préoccupations fonctionnalistes évidentes, reste un témoin de la modernité d'une époque et d'un architecte

Comme un bateau amarré aux coteaux de Chanturgue, avec ses coursives, ses nombreux ponts, tous différents les uns des autres, et ses nombreuses cabines. Document de 1935.

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Charles Sabourin
est né le 19 juin 1849 à Chatellerault, dans la Vienne. Docteur en médecine, ancien interne des Hôpitaux de Paris, il obtint très tôt une grande notoriété pour ses travaux sur l'anatomie et la pathologie pulmonaire. Il avait, entre autres, des théories novatrices pour l'époque concernant certaines de ces affections. Voulant mettre ses méthodes en application, il chercha à créer un établissement dans un lieu, de moyenne altitude où l'air pur, frais en été, peu humide en hiver, pourrait être bon pour soigner les malades atteints de phtisie ou de tuberculose pulmonaire. Il ouvrit ainsi, à Durtol, le premier sanatorium de France. La thérapeutique s'appuyait sur des cures d'air et de repos, mais aussi la nourriture abondante et la discipline. C'est tout naturellement que son nom fut donné au nouveau sanatorium construit dans les quartiers Nord. (Source : "Les amis de Durtol").


LE TESTAMENT D'AUBERT

aubert.gif (4302 octets)Né à Clermont le 24 juillet 1895, Albéric, Pierre, Joseph Aubert a demandé son rattachement au Conseil de l'Ordre le 26 septembre 1941, dès sa création. Il est ainsi parmi les premiers à s'être inscrit, avec les numéros 21 pour l'Ordre et 16 pour le matricule régional. Il s'éteint le 11 octobre 1971, à l'âge de 76 ans. Succédant à Jean Amadou comme architecte des Hospices civils de ClermontFerrand, aux environs de 1930, peu après la construction de la Polyclinique, Albéric Aubert dessine, pour l'Hôtel Dieu, le pavillon Emile Roux, la maternité, le pavillon de la malariathérapie, le service de vénérologie. On lui doit également quelques édifices publics tels que les anciennes halles SaintPierre et le lycée Roger Claustre en collaboration avec V. Blanc, architecte des constructions scolaires. Dans le domaine privé, outre sa propre villa, boulevard Jean Jaurès, il a réalisé de nombreuses résidences et villas ainsi que l'hôtel de Bourgogne, avenue Charras.


Les heureuses surprises

chapelle.gif (8495 octets)Parmi beaucoup d'autres, Marcel Genermont en relève une, celle de "la petite chapelle qui, à elle seule, par ses proportions harmonieuses, le choix de ses revêtements contreplaqués en pin d'Oregon, la qualité de ses fresques, le dessin du mobilier religieux, mériterait une monographie spéciale."


VIGNERON OR NOT VIGNERON

Pour la plupart des Clermontois, Sabourin est l'œuvre de Valentin Vigneron. Dans le livre de références qu'il publie en 1936, l'hôpital-sanatorium est mentionné comme le fruit d'une collaboration entre lui et Albéric Aubert. Le livre reproduit deux photos et trois plans. Mais Pierre Jourde, qui prépare un mémoire sur Sabourin, fait remarquer que "ces plans correspondent davantage au projet initial qu'au bâtiment définitif". Et seul le nom d'Aubert est repris par Marcel Genermont dans un article qu'il publie en 1935 dans la revue "L'Architecture". Lui seul figure aussi sur le portail d'entrée de l'établissement. Il en est de même pour les projets conservés aux Archives Départementales et les plans définitifs du C.H.U. Dans un ouvrage d'Aubert paru à la même époque, l'architecte ne signale nulle part la présence de Vigneron. Selon Pierre Jourde, "Sabourin était en quelque sorte un sujet «tabou» pour Vigneron et qu'il lui arrivait de se mettre en colère quand on lui en parlait". Qui croire ? "A ce stade de nos recherches, poursuitil, nous ne pouvons formuler que des hypothèses : les deux architectes ont effectivement pu participer à un concours lancé par les Hospices, mais gagné par Aubert, entraînant ensuite une confusion. Ou bien encore Aubert a demandé au jeune Valentin de travailler avec lui, afin de venir à bout d'un aussi gros projet. Et les deux hommes, connus pour être deux forts caractères, ont pu, par exemple, se fâcher". Affaire à suivre...


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