D o s s i e r

MARS 99


vue2.jpg (12321 octets)Hôpital Sabourin
Requiem pour un sana ?
Vouloir démolir Sabourin, c'est priver le quartier d'une grande partie de son histoire et surtout Clermont-Ferrand d'une œuvre exceptionnelle. Il est encore temps de réagir et d'inciter tous ceux qui peuvent peser sur la décision à revenir sur un geste que chacun regretterait ensuite.

Le plus curieux dans "l'affaire Sabourin", c'est... sa longue inexistence : le silence a prévalu pendant plus d'un an, depuis que le propriétaire des lieux ­ le Centre Hospitalier Régional et Universitaire ­ a envisagé sa démolition. Sans doute faut-il y voir la trace de l'ambivalence des sentiments de chacun ­ chaque clermontois, chaque citoyen ayant connu, depuis les années 30, l'existence ou les lieux mêmes de cet ancien sanatorium, devenu par la suite hôpital "classique" mais toujours consacré, jusqu'à sa fermeture, à la pneumologie.

Dernière minute
Nous apprenons que le Conseil régional de l'Ordre des architectes vient de saisir la Direction régionale des affaires culturelles en demandant l'ouverture d'une instruction pour étudier une éventuelle protection des bâtiments de l'hôpital Sabourin.


  • Un choix « à peu près irrévocable »

Pour Pierre Jourde (voir plus haut), « la population a deux sentiments : d'abord, celui selon lequel ce bâtiment fait vraiment partie du paysage, même si le tissu pavillonnaire récent cache un peu l'image de ce "paquebot" jaillissant de la colline ; forcément, l'idée de sa destruction provoque la nostalgie, une impression de déchirure. Et puis sa réputation de lieu de souffrance et de mort. C'est donc un sentiment partagé, mais une chose est sûre : il relève d'un souvenir profondément ancré dans les esprits, un peu comme les terrils dans les régions minières. S'il est démoli, il manquera dans le paysage. »


  • Et il risque fort d'être démoli.

On retrouve là l'idée d'une galette étroite - à peine 10 mètres d'épaisseur - qui amène le soleil à tous les niveaux.Pour son légitime propriétaire, le permis accordé le 23 juillet dernier intervient à l'issue d'un processus rien moins que logique. « Conçu par rapport à la tuberculose, cet établissement, qui semble effectivement présenter un certain attrait architectural ­ mais je ne suis pas compétent pour en juger ­, n'est plus aux normes exigées aujourd'hui pour l'accueil des patients, explique Guy Blanzat, directeur des services techniques du CHRU. Nous avons cherché toutes les solutions, comme y installer nos archi-ves, mais dans tous les cas les travaux de mise aux normes ne s'avéraient pas possibles, et d'un coût considérable pour adapter les lieux à d'autres formes de soins. Nous avons envisagé la vente, mais la seule offre d'achat était bien inférieure à l'estimation faite par les Domaines (10 millions de francs). Aujourd'hui, le choix de la démolition est à peu près irrévocable ­ sauf très improbable offre d'achat à un prix satisfai-sant. » On peut quand même s'interroger : cette possibilité de vente a-t-elle été suffisamment diffusée ? Pour la négocier à un prix satisfaisant, il est bien certain qu'il aurait mieux valu avoir plusieurs acheteurs potentiels...Voilà plus de trois ans, un important groupe immobilier (ACI, qui regroupe le Crédit immobilier du Puy-de-Dôme et Auvergne Habitat) avait été indirectement contacté par un cabinet d'architectes, pour étudier une éventuelle réutilisation de Sabourin en habitat social. Une approche sommaire avait permis d'estimer la complexité certaine de l'opération, sans la chiffrer réellement. De toute façon, l'incertitude totale quant à la date où le bâtiment aurait été libéré n'avait pas amené le groupe ACI à donner suite. Aucune négociation n'avait donc été entamée directement avec le propriétaire, ni à l'époque ni plus tard.


  • Manque d'ambition ?

La politique hospitalière pour laquelle on peut difficilement reprocher de mettre en œuvre la réduction des coûts de santé voulue par plusieurs gouvernements successifs, est de diminuer le nombre de sites de soins, grâce à l'extension de l'hôpital Gabriel-Montpied (Saint-Jacques), qui permettra en 1999 de fermer celui de Fontmaure (Chamalières). « Mais nous n'envisageons pas de nous défaire du site de Sabourin : notre projet d'établissement prévoit de regrouper toutes nos formations existantes (infirmiers, etc.), éventuellement en implantant de nouvelles formations. Cela peut se faire dans des bâtiments neufs, adaptés ; amener là des étudiants, c'est mettre un peu de vie dans un quartier qui s'y prête assez bien. » Cela dit, a-t-on réellement étudié la possibilité d'une réhabilitation du bâtiment existant en centre de formation ?Le CHRU, qui n'avait pas encore lancé les appels d'offres ad hoc à la fin janvier, envisage néanmoins une démolition au printemps ou à l'été prochain. Sa position, avant tout marquée du sceau de la bonne gestion financière, est donc clairement exprimée. Mais celle des responsables politiques ­ en l'occurrence la mairie de Clermont-Ferrand, qui a accordé le permis de démolir par la signature, pour le maire, de l'adjoint alors délégué à l'urbanisme, Jacques-Bernard Magner ­ ne s'exprime, elle, que difficilement, et dans l'après-coup d'une dé-cision jamais soumise à discussion : le fait est accompli... Le maire Serge Godard ­ qui est également président du conseil d'administration du CHRU ­ et son cabinet estiment qu'il y a peu de choses à dire sur le sujet, et pas de possibilité de s'opposer à une démolition déjà autorisée.L'actuel adjoint à l'urbanisme et aux finances, Dominique Adenot, affirme que « la Ville ne peut pas s'engager dans une opération de ce type (permettant de sauver le bâtiment, ndlr). Donc on va, à mon avis, inexorablement vers la destruction. Dans l'hypothèse où l'hôpital envisagerait de vendre une partie des terrains, notamment les parkings qui sont très importants, nous pourrions éventuellement exercer notre droit de préemption pour urbaniser ­ le terme peut faire peur, mais il y a certainement quelque chose à faire. Nous sommes en réflexion sur le POS et nous souhaitons que les côtes de Clermont restent non urbanisées, c'est pourquoi nous avons voté une ZAD pour préserver ce "poumon vert" de la ville. On se poserait alors la question d'un aménagement très léger, ou d'une urbanisation intelligente, sans dépasser une certaine cote. »On retrouve là l'idée d'une galette étroite ­ à peine 10 mètres d'épaisseur ­ qui amène le soleil à tous les niveaux.

« C'est très compliqué : incontestablement, le bâtiment est de qualité, très original, ce qui fait que sa reconversion est probablement très complexe parce qu'il est très étroit, et donc difficilement réaffectable à autre chose. Je ne suis pas sûr qu'il soit très bien placé. J'ai déjà dit que je ne comprenais pas ­ sous réserve que le CHRU soit vendeur ­ pourquoi la promotion privée ne s'intéressait pas à ce bâtiment : manque d'ambition ? Autant sa localisation et sa configuration actuelle ne me permettent pas de voir comment la ville pourrait le transformer en équipement public, autant l'environnement et la qualité architecturale sont telles qu'un réaménagement en logements, ateliers d'artistes ou autres plairait beaucoup. Cela dit, je ne connais pas l'état "physique" de ce bâtiment », précise Dominique Adenot. Quant au manque d'ambition du secteur privé, se repose la question, évoquée plus haut : comment a-t-il été consulté ? Et pourquoi ? Comment porterait-il seul les ambitions de réhabilitation et d'aménagement dont le secteur public se trouve singulièrement dépourvu ?Son conseiller délégué à l'urbanisme, Djamel Ibrahim-Ouali, se trouve être, d'une part, habitant du quartier voisin de Croix-de-Neyrat, et d'autre part architecte. Deux raisons pour un attachement réel à ce lieu, à son architec-ture : « C'est un des rares édifices de cette taille, de cette qualité et de cette époque dans la région, j'y suis attaché. Une reconversion aurait été intéressante, je crois qu'avait été évoquée la possibilité d'y aménager un lieu pour musiciens : on n'est pas loin de la future salle de concert de la place du 1er mai. Mais qui aurait les moyens de le faire ? Pas la Ville, nous en sommes bien conscients. Quant à repousser un permis de démolir, c'est très délicat pour un bâtiment qui n'est pas classé. »

Réfléchir ou pas...Une autre élue s'est exprimée sur le sujet : Odile Sau-gues, députée de Clermont-nord, conseillère générale de Montferrand, conseillère municipale et ancienne adjointe spéciale de Montferrand. « Ma première réaction a été : quel dommage, c'est un pan de l'histoire de la ville, une tranche de vie au soleil, une architecture si particulière... Devant le dossier, je suis moins à l'aise pour le défendre : j'ai cru comprendre que le coût d'une réhabilitation pourrait être très lourd. D'une façon plus pragmatique, je me dis que si on a conservé et réaménagé d'anciens bâtiments Michelin pour y faire le Centre des Congrès de la place du 1er mai, peut-être pourrait-on envisager une réflexion plus approfondie sur Sabourin ? En tant que députée, je m'intéresse aussi, évidemment, à l'implantation d'équipements publics pour stabiliser, valoriser et même "anoblir" les quartiers nord de la ville, comme cela a été le cas grâce à l'installation de la gendarmerie ou des archives départementales. Je crois être assez sensibilisée à l'intérêt de l'urbanisme dans ce quartier : la restructuration autour du futur tramway doit être réussie, et donc bien pensée. Mais comment concrétiser la volonté de conservation sans gaspiller l'argent public ? Pour tout dire, ce débat m'est difficile : je n'ai pas été prévenue auparavant, je n'ai pas d'arguments techniques pour défendre la pérennisation de Sabourin.Et je ne veux pas mon-ter au créneau sans en avoir les moyens, juste sur un élan sentimental. »

De fait, il semble bien que tous les élus rencontrés aient appris le projet de démolition après signature du permis... D'où un certain malaise face à une démolition qui "aurait pu" ­ aurait dû ? ­ être examinée en amont. « La question, au delà de "démolir ou pas", c'est : réfléchir ou pas », conclut Odile Saugues. L'annonce publique de la démolition a finalement été faite par Dominique Adenot, lors d'une réunion publique d'information sur le budget 1999, dans le quartier de Montferrand, fin janvier. Plusieurs des personnes citées ci-dessus ­ et d'autres ­ ont souligné le peu d'écho qu'elle a alors rencontré dans la salle. Certes... Mais n'est-ce pas depuis la salle du conseil municipal que cet écho aurait d'abord dû retentir ?

  • Un groupe de passionnés

Un souci du détail et confort est apporté à chaque pièce. Ici, le détail d'un plafond.Et pour que ce débat ait un sens, un élément essentiel d'information manque. Le CHRU a certainement étudié de près le coût d'une réhabilitation de Sabourin ­ mais selon ses vœux, c'est-à-dire ses besoins éventuels : unités de soins, archives ou autres. A aucun moment il ne semble avoir été question d'une étude large, prenant en compte toutes les autres possibilités de création ­ de re-création ­ dans l'édifice actuel : équipements publics, logements sociaux ou de standing, bureaux, solutions mixtes... Bien sûr, c'est au propriétaire d'envisager ce qu'il souhaite faire de son bien, et on ne reprochera pas aux gestionnaires du CHRU de ne pas s'être penché sur une reconversion de Sabourin en lieu culturel ! Mais n'est-ce pas aux élus de se renseigner sur l'usage possible d'une construction qui relève évidemment du patrimoine commun, sans attendre, immobiles, que l'initiative privée s'en mêle ? Après une décision ferme de démolition, il est peut-être bien tard pour qu'un promoteur se manifeste ­ surtout avec des "reins financiers" plus solides que ceux de la collectivité publique !Pour éclairer malgré tout ce débat jusque là mal parti, un groupe de passionnés (1) s'est, lui, longuement penché sur Sabourin. Leur intervention, pour bénévole qu'elle soit, n'en est pas moins pertinente ; et jusqu'à plus ample informé ­ ce qu'on souhaite vivement à nos élus ­, eux seuls avancent quelque avis ­ non chiffrés ­ sur une possible réhabilitation.Première précision de leur part : contenant de l'amiante, le bâtiment nécessitera un désamiantage coûteux, qu'il soit conservé ou démoli. Si les peintures et vitrages sont manifestement dégradés, les structures de l'édifice sont en bon état. Et malgré quelques fissures en façade, un des architectes se dit « excessivement surpris de la bonne tenue du béton. » Un autre souligne que le système constructif en ossature poteaux-poutres laisse les façades libres et autorise une réhabilitation « très facile ». Le rez-de-chaussée à grande hauteur de plafond permet d'installer « tous les réseaux que l'on veut ». La composition en "millefeuilles", avec des étages très différents les uns des autres, permettrait de "mixer" plusieurs types de réhabilitations selon les ni-veaux (logements, bureaux...). Parlant en urbaniste, un de nos architectes évoque ce que la Ville, à partir de ce « signal fort » qu'est Sabourin, ancré à la fois dans ses côtes et dans son passé, pourrait imaginer comme schémas de développement pour redynamiser ces fameux "quartiers nord"... A leurs yeux, une étude véritablement "ouverte" aurait eu de fortes chances d'ouvrir des pistes...

  • Protéger, pour quoi faire ?

A défaut, la mairie de Clermont a décidé d'affecter une somme assez importante (0,3 million de francs) à une étude qu'on pourrait qualifier de "lot de consolation" : un relevé précis, en partie audiovisuel, préservant la mémoire architecturale de Sabourin. Mais la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) a pris les devants, puisque son service de l'Inventaire a mené en janvier une visite des lieux et une campagne photographique. « Il s'agit d'un "sauvetage documentaire", explique Ma-deline Hautefeuille, conservateur. J'ai lancé cette action après avoir appris le projet de démolition en décembre ; précisons que l'Inventaire n'a pas de mission de protection, mais seulement de recensement. Je n'ai donc pas à prendre parti pour ou contre la démolition. » Chez les architectes des Bâtiments de France (ABF), on ne peut pas visiter le bâtiment, et encore moins donner d'avis sur une éventuelle protection, avant d'être saisi du dossier par la DRAC ; c'est ensuite à l'architecte des Monuments historiques d'exprimer son opinion.Pour M. Carvès (ABF), « d'une part on ne protège pas uniquement sur des critères architecturaux, mais aussi historiques, archéologiques ou urbanistiques. D'autre part, la protection d'un édifice, qui n'est jamais acquise d'avance, ne résout pas tout. Encore faut-il avoir, derrière, un programme de réhabilitation qui n'en fasse pas une belle boîte vide. De toute façon, l'ABF ne se prononce que d'un point de vue patrimonial. » Il est évidemment un peu tard pour plancher sur un tel programme. Mais les pouvoirs publics s'honoreraient ­ à l'image de la Communauté urbaine de Lille qui vient de racheter, pour la sauver, la villa Cavrois qui fut construite par Mallet-Stevens à Roubaix dans les mêmes années et le même style que Sabourin ­ de revenir sur une erreur manifeste, qu'au fond nul ne conteste : l'enchaînement muet qui amène ce "paquebot", planté depuis soixante-cinq ans dans les côtes clermontoises, à sombrer corps et biens. Au début du siècle, c'est la maison de Pascal qui fut rasée devant la cathédrale, dans l'indifférence presque générale. Aujourd'hui, sur la place de la Victoire remise à neuf, n'aurait-elle pas sa place pour raconter l'histoire de la ville ?

  • Lettre ouverte aux responsables de l'hôpital Sabourin

Qui est responsable du grand paquebot amarré aux flancs des côtes de Clermont, menacé de démolition depuis l'été 1998 ? Son propriétaire, bien sûr, mais aussi tous les politiques de notre ville, de notre dé-partement, de notre région. Tous sont responsables de cette image, frappée au cœur d'un paysage : ce monument qui signale depuis plus de soixante ans l'entrée de la ville, en un lieu qui peut être absolument stratégique pour son développement au fil des soixante prochaines années...A l'heure où l'on cherche à toutes forces à "réinsérer" les personnes âgées dans les villes, en créant les structures d'accueil adéquates sur des mètres carrés introuvables ; à l'heure où les spécialistes du logement social soulignent l'importance d'un brassage des populations pour éviter l'explosion de nouveaux ghettos dans nos banlieues ; à l'époque, enfin, où l'on n'hésite plus à transformer en musées d'anciens couvents ou des gares désaffectées, ce bâtiment immense, élégant, entouré de vastes terrains à la charnière nord de l'agglomération, s'offre comme une possibilité inouïe ­ au sens original : que nul n'a entendue ­ de créer un véritable trait d'union urbain, de pratiquer enfin un "urbanisme structurant" à l'échelle de plusieurs quartiers, à deux pas du passage du futur tramway.Au terme de notre enquête, nous n'avons pas de solution-miracle à proposer pour réhabiliter Sabourin ­ il y faudrait d'abord un programme précis. Mais nous avons acquis une conviction profonde : nul ne peut prétendre que Sabourin n'est pas réutilisable, au vu de la structure architecturale et de la santé actuelle de cet édifice public.« L'architecture est une expression de la culture. La création architecturale, la qualité des constructions, leur insertion harmonieuse dans le milieu environnant, le respect des paysages naturels ou urbains ainsi que du patrimoine sont d'intérêt public », dit la loi (1).. Autant que d'un enjeu "simplement" esthétique, tous les politiques de notre région sont également responsables de l'émergence d'une alternative à la démolition de Sabourin.(1)
Article 1er de la loi n° 77-2 du 3 janvier 1977.

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