Le plus curieux dans "l'affaire
Sabourin", c'est... sa longue inexistence : le silence a prévalu pendant plus d'un
an, depuis que le propriétaire des lieux le Centre Hospitalier Régional et
Universitaire a envisagé sa démolition. Sans doute faut-il y voir la trace de
l'ambivalence des sentiments de chacun chaque clermontois, chaque citoyen ayant connu,
depuis les années 30, l'existence ou les lieux mêmes de cet ancien sanatorium, devenu
par la suite hôpital "classique" mais toujours consacré, jusqu'à sa
fermeture, à la pneumologie.
Dernière minute
Nous apprenons que le Conseil régional de l'Ordre des architectes vient de saisir
la Direction régionale des affaires culturelles en demandant l'ouverture d'une
instruction pour étudier une éventuelle protection des bâtiments de l'hôpital
Sabourin.
- Un choix « à peu près irrévocable »
Pour Pierre Jourde (voir plus haut), « la population a
deux sentiments : d'abord, celui selon lequel ce bâtiment fait vraiment partie du
paysage, même si le tissu pavillonnaire récent cache un peu l'image de ce
"paquebot" jaillissant de la colline ; forcément, l'idée de sa destruction
provoque la nostalgie, une impression de déchirure. Et puis sa réputation de lieu de
souffrance et de mort. C'est donc un sentiment partagé, mais une chose est sûre : il
relève d'un souvenir profondément ancré dans les esprits, un peu comme les terrils dans
les régions minières. S'il est démoli, il manquera dans le paysage. »
- Et il risque fort d'être démoli.
Pour son légitime propriétaire, le permis
accordé le 23 juillet dernier intervient à l'issue d'un processus rien moins que
logique. « Conçu par rapport à la tuberculose, cet établissement, qui semble
effectivement présenter un certain attrait architectural mais je ne suis pas
compétent pour en juger , n'est plus aux normes exigées aujourd'hui pour l'accueil des
patients, explique Guy Blanzat, directeur des services techniques du CHRU. Nous
avons cherché toutes les solutions, comme y installer nos archi-ves, mais dans tous les
cas les travaux de mise aux normes ne s'avéraient pas possibles, et d'un coût
considérable pour adapter les lieux à d'autres formes de soins. Nous avons envisagé la
vente, mais la seule offre d'achat était bien inférieure à l'estimation faite par les
Domaines (10 millions de francs). Aujourd'hui, le choix de la démolition est à peu près
irrévocable sauf très improbable offre d'achat à un prix satisfai-sant. » On
peut quand même s'interroger : cette possibilité de vente a-t-elle été suffisamment
diffusée ? Pour la négocier à un prix satisfaisant, il est bien certain qu'il aurait
mieux valu avoir plusieurs acheteurs potentiels...Voilà plus de trois ans, un important
groupe immobilier (ACI, qui regroupe le Crédit immobilier du Puy-de-Dôme et Auvergne
Habitat) avait été indirectement contacté par un cabinet d'architectes, pour étudier
une éventuelle réutilisation de Sabourin en habitat social. Une approche sommaire avait
permis d'estimer la complexité certaine de l'opération, sans la chiffrer réellement. De
toute façon, l'incertitude totale quant à la date où le bâtiment aurait été libéré
n'avait pas amené le groupe ACI à donner suite. Aucune négociation n'avait donc été
entamée directement avec le propriétaire, ni à l'époque ni plus tard.
La politique hospitalière pour laquelle on peut
difficilement reprocher de mettre en uvre la réduction des coûts de santé voulue
par plusieurs gouvernements
successifs, est de diminuer le nombre de sites de soins, grâce à l'extension de
l'hôpital Gabriel-Montpied (Saint-Jacques), qui permettra en 1999 de fermer celui de
Fontmaure (Chamalières). « Mais nous n'envisageons pas de nous défaire du site de
Sabourin : notre projet d'établissement prévoit de regrouper toutes nos formations
existantes (infirmiers, etc.), éventuellement en implantant de nouvelles formations. Cela
peut se faire dans des bâtiments neufs, adaptés ; amener là des étudiants, c'est
mettre un peu de vie dans un quartier qui s'y prête assez bien. » Cela dit, a-t-on
réellement étudié la possibilité d'une réhabilitation du bâtiment existant en centre
de formation ?Le CHRU, qui n'avait pas encore lancé les appels d'offres ad hoc à
la fin janvier, envisage néanmoins une démolition au printemps ou à l'été prochain.
Sa position, avant tout marquée du sceau de la bonne gestion financière, est donc
clairement exprimée. Mais celle des responsables politiques en l'occurrence la mairie
de Clermont-Ferrand, qui a accordé le permis de démolir par la signature, pour le maire,
de l'adjoint alors délégué à l'urbanisme, Jacques-Bernard Magner ne s'exprime,
elle, que difficilement, et dans l'après-coup d'une dé-cision jamais soumise à
discussion : le fait est accompli... Le maire Serge Godard qui est également
président du conseil d'administration du CHRU et son cabinet estiment qu'il y a peu de
choses à dire sur le sujet, et pas de possibilité de s'opposer à une démolition déjà
autorisée.L'actuel adjoint à l'urbanisme et aux finances, Dominique Adenot, affirme que «
la Ville ne peut pas s'engager dans une opération de ce type (permettant de sauver le
bâtiment, ndlr). Donc on va, à mon avis, inexorablement vers la destruction. Dans
l'hypothèse où l'hôpital envisagerait de vendre une partie des terrains, notamment les
parkings qui sont très importants, nous pourrions éventuellement exercer notre droit de
préemption pour urbaniser le terme peut faire peur, mais il y a certainement quelque
chose à faire. Nous sommes en réflexion sur le POS et nous souhaitons que les côtes de
Clermont restent non urbanisées, c'est pourquoi nous avons voté une ZAD pour préserver
ce "poumon vert" de la ville. On se poserait alors la question d'un aménagement
très léger, ou d'une urbanisation intelligente, sans dépasser une certaine cote. »On
retrouve là l'idée d'une galette étroite à peine 10 mètres d'épaisseur qui
amène le soleil à tous les niveaux.
« C'est très compliqué : incontestablement, le
bâtiment est de qualité, très original, ce qui fait que sa reconversion est
probablement très complexe parce qu'il est très étroit, et donc difficilement
réaffectable à autre chose. Je ne suis pas sûr qu'il soit très bien placé. J'ai
déjà dit que je ne comprenais pas sous réserve que le CHRU soit vendeur pourquoi
la promotion privée ne s'intéressait pas à ce bâtiment : manque d'ambition ? Autant sa
localisation et sa configuration actuelle ne me permettent pas de voir comment la ville
pourrait le transformer en équipement public, autant l'environnement et la qualité
architecturale sont telles qu'un réaménagement en logements, ateliers d'artistes ou
autres plairait beaucoup. Cela dit, je ne connais pas l'état "physique" de ce
bâtiment », précise Dominique Adenot. Quant au manque d'ambition du secteur privé,
se repose la question, évoquée plus haut : comment a-t-il été consulté ? Et pourquoi
? Comment porterait-il seul les ambitions de réhabilitation et d'aménagement dont le
secteur public se trouve singulièrement dépourvu ?Son conseiller délégué à
l'urbanisme, Djamel Ibrahim-Ouali, se trouve être, d'une part, habitant du quartier
voisin de Croix-de-Neyrat, et d'autre part architecte. Deux raisons pour un attachement
réel à ce lieu, à son architec-ture : « C'est un des rares édifices de cette
taille, de cette qualité et de cette époque dans la région, j'y suis attaché. Une
reconversion aurait été intéressante, je crois qu'avait été évoquée la possibilité
d'y aménager un lieu pour musiciens : on n'est pas loin de la future salle de concert de
la place du 1er mai. Mais qui aurait les moyens de le faire ? Pas la Ville,
nous en sommes bien conscients. Quant à repousser un permis de démolir, c'est très
délicat pour un bâtiment qui n'est pas classé. »
Réfléchir ou pas...Une autre élue s'est exprimée sur le
sujet : Odile Sau-gues, députée de Clermont-nord, conseillère générale de
Montferrand, conseillère municipale et ancienne adjointe spéciale de Montferrand. «
Ma première réaction a été : quel dommage, c'est un pan de l'histoire de la ville, une
tranche de vie au soleil, une architecture si particulière... Devant le dossier, je suis
moins à l'aise pour le défendre : j'ai cru comprendre que le coût d'une réhabilitation
pourrait être très lourd. D'une façon plus pragmatique, je me dis que si on a conservé
et réaménagé d'anciens bâtiments Michelin pour y faire le Centre des Congrès de la
place du 1er mai, peut-être pourrait-on envisager une réflexion plus
approfondie sur Sabourin ? En tant que députée, je m'intéresse aussi, évidemment, à
l'implantation d'équipements publics pour stabiliser, valoriser et même
"anoblir" les quartiers nord de la ville, comme cela a été le cas grâce à
l'installation de la gendarmerie ou des archives départementales. Je crois être assez
sensibilisée à l'intérêt de l'urbanisme dans ce quartier : la restructuration autour
du futur tramway doit être réussie, et donc bien pensée. Mais comment concrétiser la
volonté de conservation sans gaspiller l'argent public ? Pour tout dire, ce débat m'est
difficile : je n'ai pas été prévenue auparavant, je n'ai pas d'arguments techniques
pour défendre la pérennisation de Sabourin.Et je ne veux pas mon-ter au créneau sans en
avoir les moyens, juste sur un élan sentimental. »
De fait, il semble bien que tous les élus rencontrés
aient appris le projet de démolition après signature du permis... D'où un certain
malaise face à une démolition qui "aurait pu" aurait dû ? être
examinée en amont. « La question, au delà de "démolir ou pas", c'est :
réfléchir ou pas », conclut Odile Saugues. L'annonce publique de la démolition a
finalement été faite par Dominique Adenot, lors d'une réunion publique d'information
sur le budget 1999, dans le quartier de Montferrand, fin janvier. Plusieurs des personnes
citées ci-dessus et d'autres ont souligné le peu d'écho qu'elle a alors
rencontré dans la salle. Certes... Mais n'est-ce pas depuis la salle du conseil municipal
que cet écho aurait d'abord dû retentir ?
Et pour que ce débat ait un sens, un élément
essentiel d'information manque. Le CHRU a certainement étudié de près le coût d'une
réhabilitation de Sabourin mais selon ses vux, c'est-à-dire ses besoins
éventuels : unités de soins, archives ou autres. A aucun moment il ne semble avoir été
question d'une étude large, prenant en compte toutes les autres possibilités de
création de re-création dans l'édifice actuel : équipements publics, logements
sociaux ou de standing, bureaux, solutions mixtes... Bien sûr, c'est au propriétaire
d'envisager ce qu'il souhaite faire de son bien, et on ne reprochera pas aux gestionnaires
du CHRU de ne pas s'être penché sur une reconversion de Sabourin en lieu culturel ! Mais
n'est-ce pas aux élus de se renseigner sur l'usage possible d'une construction qui
relève évidemment du patrimoine commun, sans attendre, immobiles, que l'initiative
privée s'en mêle ? Après une décision ferme de démolition, il est peut-être bien
tard pour qu'un promoteur se manifeste surtout avec des "reins financiers"
plus solides que ceux de la collectivité publique !Pour éclairer malgré tout ce débat
jusque là mal parti, un groupe de passionnés (1) s'est, lui, longuement penché sur
Sabourin. Leur intervention, pour bénévole qu'elle soit, n'en est pas moins pertinente ;
et jusqu'à plus ample informé ce qu'on souhaite vivement à nos élus , eux seuls
avancent quelque avis non chiffrés sur une possible réhabilitation.Première
précision de leur part : contenant de l'amiante, le bâtiment nécessitera un
désamiantage coûteux, qu'il soit conservé ou démoli. Si les peintures et vitrages sont
manifestement dégradés, les structures de l'édifice sont en bon état. Et malgré
quelques fissures en façade, un des architectes se dit « excessivement surpris de la
bonne tenue du béton. » Un autre souligne que le système constructif en ossature
poteaux-poutres laisse les façades libres et autorise une réhabilitation « très
facile ». Le rez-de-chaussée à grande hauteur de plafond permet d'installer «
tous les réseaux que l'on veut ». La composition en "millefeuilles", avec
des étages très différents les uns des autres, permettrait de "mixer"
plusieurs types de réhabilitations selon les ni-veaux (logements, bureaux...). Parlant en
urbaniste, un de nos architectes évoque ce que la Ville, à partir de ce « signal fort
» qu'est Sabourin, ancré à la fois dans ses côtes et dans son passé, pourrait
imaginer comme schémas de développement pour redynamiser ces fameux "quartiers
nord"... A leurs yeux, une étude véritablement "ouverte" aurait eu de
fortes chances d'ouvrir des pistes...
- Protéger, pour quoi faire ?
A défaut, la mairie de Clermont a décidé d'affecter une
somme assez importante (0,3 million de francs) à une étude qu'on pourrait qualifier de
"lot de consolation" : un relevé précis, en partie audiovisuel, préservant la
mémoire architecturale de Sabourin. Mais la Direction régionale des affaires culturelles
(DRAC) a pris les devants, puisque son service de l'Inventaire a mené en janvier une
visite des lieux et une campagne photographique. « Il s'agit d'un "sauvetage
documentaire", explique Ma-deline Hautefeuille, conservateur. J'ai lancé
cette action après avoir appris le projet de démolition en décembre ; précisons que
l'Inventaire n'a pas de mission de protection, mais seulement de recensement. Je n'ai donc
pas à prendre parti pour ou contre la démolition. » Chez les architectes des
Bâtiments de France (ABF), on ne peut pas visiter le bâtiment, et encore moins donner
d'avis sur une éventuelle protection, avant d'être saisi du dossier par la DRAC ; c'est
ensuite à l'architecte des Monuments historiques d'exprimer son opinion.Pour M. Carvès
(ABF), « d'une part on ne protège pas uniquement sur des critères architecturaux,
mais aussi historiques, archéologiques ou urbanistiques. D'autre part, la protection d'un
édifice, qui n'est jamais acquise d'avance, ne résout pas tout. Encore faut-il avoir,
derrière, un programme de réhabilitation qui n'en fasse pas une belle boîte vide. De
toute façon, l'ABF ne se prononce que d'un point de vue patrimonial. » Il est
évidemment un peu tard pour plancher sur un tel programme. Mais les pouvoirs publics
s'honoreraient à l'image de la Communauté urbaine de Lille qui vient de racheter,
pour la sauver, la villa Cavrois qui fut construite par Mallet-Stevens à Roubaix dans les
mêmes années et le même style que Sabourin de revenir sur une erreur manifeste,
qu'au fond nul ne conteste : l'enchaînement muet qui amène ce "paquebot",
planté depuis soixante-cinq ans dans les côtes clermontoises, à sombrer corps et biens.
Au début du siècle, c'est la maison de Pascal qui fut rasée devant la cathédrale, dans
l'indifférence presque générale. Aujourd'hui, sur la place de la Victoire remise à
neuf, n'aurait-elle pas sa place pour raconter l'histoire de la ville ?
- Lettre ouverte aux responsables de l'hôpital
Sabourin
Qui est
responsable du grand paquebot amarré aux flancs des côtes de Clermont, menacé de
démolition depuis l'été 1998 ? Son propriétaire, bien sûr, mais aussi tous les
politiques de notre ville, de notre dé-partement, de notre région. Tous sont
responsables de cette image, frappée au cur d'un paysage : ce monument qui signale
depuis plus de soixante ans l'entrée de la ville, en un lieu qui peut être absolument
stratégique pour son développement au fil des soixante prochaines années...A l'heure
où l'on cherche à toutes forces à "réinsérer" les personnes âgées dans
les villes, en créant les structures d'accueil adéquates sur des mètres carrés
introuvables ; à l'heure où les spécialistes du logement social soulignent l'importance
d'un brassage des populations pour éviter l'explosion de nouveaux ghettos dans nos
banlieues ; à l'époque, enfin, où l'on n'hésite plus à transformer en musées
d'anciens couvents ou des gares désaffectées, ce bâtiment immense, élégant, entouré
de vastes terrains à la charnière nord de l'agglomération, s'offre comme une
possibilité inouïe au sens original : que nul n'a entendue de créer un véritable
trait d'union urbain, de pratiquer enfin un "urbanisme structurant" à
l'échelle de plusieurs quartiers, à deux pas du passage du futur tramway.Au terme de
notre enquête, nous n'avons pas de solution-miracle à proposer pour réhabiliter
Sabourin il y faudrait d'abord un programme précis. Mais nous avons acquis une
conviction profonde : nul ne peut prétendre que Sabourin n'est pas réutilisable, au vu
de la structure architecturale et de la santé actuelle de cet édifice public.«
L'architecture est une expression de la culture. La création architecturale, la qualité
des constructions, leur insertion harmonieuse dans le milieu environnant, le respect des
paysages naturels ou urbains ainsi que du patrimoine sont d'intérêt public », dit
la loi (1).. Autant que d'un enjeu "simplement" esthétique, tous les
politiques de notre région sont également responsables de l'émergence d'une alternative
à la démolition de Sabourin.(1)
Article 1er de la loi n° 77-2 du 3 janvier 1977.
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