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Benoît
Goetz, dans sa contribution au recueil Ethique, architecture,
urbain* intitulée «La variété infinie des convenances» ne rejoint-il
pas la pensée d’Hassan Fathy pour qui l’architecture devait être
appropriée (appropriée «à» et non «par»…!). Ainsi définie comme
art approprié, l’architecture ne produit pas des «objets» posés
dans le paysage, étrangers au milieu comme aux humains, mais «prend
en considération autre chose qu’elle même : les existences qui
y séjournent ou qui la traversent et le tissu dans lequel elle
s’insère». Essayons de cadrer ce point de vue sur quelques architectes
du siècle écoulé en tentant de mettre en lumière comment ils ont
porté attention à l’existence humaine en son biotope planétaire.
Dès la charnière du siècle, certains qui resteront parmi les plus
signifiants dans ce domaine témoignent déjà de leurs capacités
à intégrer ces préoccupations : Gaudi, Frank Lloyd Wright, Alvar
Aalto, à partir des années quarante jusqu’en 1976 sera peut-être
le plus exemplaire. Au début des années vingt, Gropius construit
et dirige le Bauhaus à Dessau dont le retentissement sera considérable
sur la production architecturale non seulement en faisant «table
rase» de l’éclectisme du XIXe siècle mais aussi des recherches
stylistiques décoratives des diverses formes de l’Art nouveau
avec la détermination de construire rationnellement selon les
procédés industriels et d’offrir à tous des plans fonctionnels
et un confort décent adapté à la fois aux conditions économiques
et à la crise du logement. L’objectif visé était une architecture
internationale libre de toute forme de nostalgie, mais en revanche
indifférente au paysage et à tout caractère local. Il y avait
l’exemple vivifiant des réalisations à Chicago des Burnham, Le
Baron Jenney, Sullivan, champions des immeubles de grande hauteur
qui jouaient de l’expression esthètique des rapports entre verticales
des éléments porteurs et horizontales des planchers. Mais tous
ne partageaient pas la rage antidécorative de Loos Oud, Gropius,
Mies van der Rohe et Le Corbusier. Le résultat fut néanmoins l’alignement
systèmatique selon une géomètrie mathématique élémentaire de logements
(terme indigne) en bandes monotones niant la singularité inhérente
aux êtres humains et aux lieux. L’homme nouveau à qui cela était
destiné était une sorte d’homme standard sans ipséité propre au
sein de la société.
*Editions
la decouverte - septembre
2000.
Dès
le début du siècle, Wright conçoit pour la bourgeoisie de Chicago,
dans les quartiers boisés, ses Maisons de la Prairie. Les dominantes
horizontales des toits largement débordants donnent le sentiment
réconfortant d’un abri protecteur autour du pôle central de la
cheminée. L’effet d’enfermement est éliminé au profit d’un ancrage
au sol. Ennemi déclaré de la «boîte», Wright ouvrira l’espace
en substituant aux trois dimensions de la géométrie mathématique
: longueur / largeur / hauteur, le jeu rythmé des complémentaires
de la géométrie existentielle : horizontalité / verticalité-frontalité
/ profondité qui ouvrit une relation dynamique entre le recueil
à l’intérieur et le déploiement vers le paysage extérieur. Progressivement,
comme Le Corbusier, il se libérera des compositions fondées à
partir d’axes de symétrie conventionnels et souvent absurdes qui
figent l’espace dans un effet de redondance et non de complémentarité
dynamique. Le fait de vitrer les angles contribuera à ouvrir l’espace
en détruisant l’effet d’enfermement. Après la spectaculaire «Maison
sur la cascade» de 1936, Wright décida de produire des habitations
particulières adaptées au mode de vie américain - les «maisons
usoniennes» - dans lesquelles un espace unitaire s’articule autour
de la cheminée centrale, coin-cuisine, table de repas et séjour
; l’abri voiture dessert à la fois le séjour, la cuisine (workspace)
et les chambres.
Quant
à Le Corbusier, plus que ses «unités d’habitation de grandeur
conforme» incapables de produire une ville favorisant les rencontres
entre citadins au hasard des rues et des places, sa réussite fut
dans les années cinquante l’intégration de qualités sculpturales
et picturales à ses réalisations architecturales à partir de la
chapelle de Ronchamp et surtout son projet hautement signifiant
pour la capitale du Penjab. La disposition de l’ensemble, grande
composition symbolique exprimant le sens de chacune des institutions
de l’état, s’exprime à travers des formes aussi innovantes qu’expressives.
Et si l’on accepte le principe que toute œuvre urbano-architecturale
est là pour abriter et donner du sens à la vie humaine et, si
elle doit autant le manifester dans le bâtir de l’habitat que
dans des institutions, dans l’intime, le commun, le privé, le
collectif et le public, alors il est sage d’aller méditer sur
l’église inachevée de la colonie Guell, de Gaudi, près de Barcelone
qui rassemble ceux qui s’y rendent sous un petit abri ménagé à
côté de l’entrée de la crypte et sous le départ de la rampe qui
emporte le sol avec elle jusqu’à l’esplanade sur laquelle devait
s’élever l’église.
Il
est aussi recommandé de faire l’expérience de l’église conçue
par Siza à Marco de Canavezes à côté de Porto. La relation au
site, à sa topographie qu’elle intègre subtilement dans sa composition
au même titre que les bâtiments voisins est remarquable. L’intérieur
s’apparente à celui de la chapelle du couvent de l’Arbresle de
Le Corbusier : le rythme y est peut-être encore plus signifiant,
chacun s’y éprouve en un équilibre tendu et instable entre la
présence de la terre en un horizon de collines en contre bas cadré
dans une longue baie horizontale à hauteur d’œil s’étirant le
long de la paroi de droite alors que de l’autre côté trois baies
verticales, percées en haut d’un mur convexe en dévers, s’ouvrent
sur le ciel. Mais le voyage de Finlande est sûrement le plus enrichissant
- le centre de Lahti est exemplaire - non seulement parce qu’Aalto
y a conçu l’église, son ultime réalisation et son chef-d’œuvre
d’art architectural, mais parce qu’elle répond de façon exemplaire
à son sens, à son emplacement. Aalto a dessiné son église par
rapport à l’hôtel de ville de Saarinen datant du début du siècle.
De part et d’autre de la place du marché, Aalto a noué le dialogue
des institutions politiques et religieuses. Le clocher répond
de façon complémentaire au Beffroi situé sur la colline d’en face.
Au cœur du vallon central, la place est transfigurée par la co-présence
en elle du rayonnement de ces deux pôles. Par ailleurs, il faut
admirer dans les immeubles collectifs et les habitations familiales
groupées qu’Aalto a réalisées, comment il est parvenu au but qu’il
s’était fixé : améliorer les conditions de vie du «Petit Homme»,
dans l’expression modeste d’une vie ordinaire agréable.
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