Pour une architecture appropriée
Par Michel Mangematin

DECEMBRE 2000

Benoît Goetz, dans sa contribution au recueil Ethique, architecture, urbain* intitulée «La variété infinie des convenances» ne rejoint-il pas la pensée d’Hassan Fathy pour qui l’architecture devait être appropriée (appropriée «à» et non «par»…!). Ainsi définie comme art approprié, l’architecture ne produit pas des «objets» posés dans le paysage, étrangers au milieu comme aux humains, mais «prend en considération autre chose qu’elle même : les existences qui y séjournent ou qui la traversent et le tissu dans lequel elle s’insère». Essayons de cadrer ce point de vue sur quelques architectes du siècle écoulé en tentant de mettre en lumière comment ils ont porté attention à l’existence humaine en son biotope planétaire. Dès la charnière du siècle, certains qui resteront parmi les plus signifiants dans ce domaine témoignent déjà de leurs capacités à intégrer ces préoccupations : Gaudi, Frank Lloyd Wright, Alvar Aalto, à partir des années quarante jusqu’en 1976 sera peut-être le plus exemplaire. Au début des années vingt, Gropius construit et dirige le Bauhaus à Dessau dont le retentissement sera considérable sur la production architecturale non seulement en faisant «table rase» de l’éclectisme du XIXe siècle mais aussi des recherches stylistiques décoratives des diverses formes de l’Art nouveau avec la détermination de construire rationnellement selon les procédés industriels et d’offrir à tous des plans fonctionnels et un confort décent adapté à la fois aux conditions économiques et à la crise du logement. L’objectif visé était une architecture internationale libre de toute forme de nostalgie, mais en revanche indifférente au paysage et à tout caractère local. Il y avait l’exemple vivifiant des réalisations à Chicago des Burnham, Le Baron Jenney, Sullivan, champions des immeubles de grande hauteur qui jouaient de l’expression esthètique des rapports entre verticales des éléments porteurs et horizontales des planchers. Mais tous ne partageaient pas la rage antidécorative de Loos Oud, Gropius, Mies van der Rohe et Le Corbusier. Le résultat fut néanmoins l’alignement systèmatique selon une géomètrie mathématique élémentaire de logements (terme indigne) en bandes monotones niant la singularité inhérente aux êtres humains et aux lieux. L’homme nouveau à qui cela était destiné était une sorte d’homme standard sans ipséité propre au sein de la société.

*Editions la decouverte - septembre 2000.

Dès le début du siècle, Wright conçoit pour la bourgeoisie de Chicago, dans les quartiers boisés, ses Maisons de la Prairie. Les dominantes horizontales des toits largement débordants donnent le sentiment réconfortant d’un abri protecteur autour du pôle central de la cheminée. L’effet d’enfermement est éliminé au profit d’un ancrage au sol. Ennemi déclaré de la «boîte», Wright ouvrira l’espace en substituant aux trois dimensions de la géométrie mathématique : longueur / largeur / hauteur, le jeu rythmé des complémentaires de la géométrie existentielle : horizontalité / verticalité-frontalité / profondité qui ouvrit une relation dynamique entre le recueil à l’intérieur et le déploiement vers le paysage extérieur. Progressivement, comme Le Corbusier, il se libérera des compositions fondées à partir d’axes de symétrie conventionnels et souvent absurdes qui figent l’espace dans un effet de redondance et non de complémentarité dynamique. Le fait de vitrer les angles contribuera à ouvrir l’espace en détruisant l’effet d’enfermement. Après la spectaculaire «Maison sur la cascade» de 1936, Wright décida de produire des habitations particulières adaptées au mode de vie américain - les «maisons usoniennes» - dans lesquelles un espace unitaire s’articule autour de la cheminée centrale, coin-cuisine, table de repas et séjour ; l’abri voiture dessert à la fois le séjour, la cuisine (workspace) et les chambres.

Quant à Le Corbusier, plus que ses «unités d’habitation de grandeur conforme» incapables de produire une ville favorisant les rencontres entre citadins au hasard des rues et des places, sa réussite fut dans les années cinquante l’intégration de qualités sculpturales et picturales à ses réalisations architecturales à partir de la chapelle de Ronchamp et surtout son projet hautement signifiant pour la capitale du Penjab. La disposition de l’ensemble, grande composition symbolique exprimant le sens de chacune des institutions de l’état, s’exprime à travers des formes aussi innovantes qu’expressives. Et si l’on accepte le principe que toute œuvre urbano-architecturale est là pour abriter et donner du sens à la vie humaine et, si elle doit autant le manifester dans le bâtir de l’habitat que dans des institutions, dans l’intime, le commun, le privé, le collectif et le public, alors il est sage d’aller méditer sur l’église inachevée de la colonie Guell, de Gaudi, près de Barcelone qui rassemble ceux qui s’y rendent sous un petit abri ménagé à côté de l’entrée de la crypte et sous le départ de la rampe qui emporte le sol avec elle jusqu’à l’esplanade sur laquelle devait s’élever l’église.

Il est aussi recommandé de faire l’expérience de l’église conçue par Siza à Marco de Canavezes à côté de Porto. La relation au site, à sa topographie qu’elle intègre subtilement dans sa composition au même titre que les bâtiments voisins est remarquable. L’intérieur s’apparente à celui de la chapelle du couvent de l’Arbresle de Le Corbusier : le rythme y est peut-être encore plus signifiant, chacun s’y éprouve en un équilibre tendu et instable entre la présence de la terre en un horizon de collines en contre bas cadré dans une longue baie horizontale à hauteur d’œil s’étirant le long de la paroi de droite alors que de l’autre côté trois baies verticales, percées en haut d’un mur convexe en dévers, s’ouvrent sur le ciel. Mais le voyage de Finlande est sûrement le plus enrichissant - le centre de Lahti est exemplaire - non seulement parce qu’Aalto y a conçu l’église, son ultime réalisation et son chef-d’œuvre d’art architectural, mais parce qu’elle répond de façon exemplaire à son sens, à son emplacement. Aalto a dessiné son église par rapport à l’hôtel de ville de Saarinen datant du début du siècle. De part et d’autre de la place du marché, Aalto a noué le dialogue des institutions politiques et religieuses. Le clocher répond de façon complémentaire au Beffroi situé sur la colline d’en face. Au cœur du vallon central, la place est transfigurée par la co-présence en elle du rayonnement de ces deux pôles. Par ailleurs, il faut admirer dans les immeubles collectifs et les habitations familiales groupées qu’Aalto a réalisées, comment il est parvenu au but qu’il s’était fixé : améliorer les conditions de vie du «Petit Homme», dans l’expression modeste d’une vie ordinaire agréable.

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