Nous étions nombreux,
Architectes de la France entière et étudiants,
à "animer" la première conférence
des Journées de la Maîtrise d'oeuvre organisées
par Le Moniteur. La formule journalistique adéquate
voudrait que je dise "notre confrère, Le Moniteur",
mais je n'aurai pas cette outrecuidance. Au centre des exposés
quelquefois transformés en débats malgré
la volonté des animateurs, l'article 4 de la loi
d'habilitation du Gouvernement à prendre par ordonnance
des mesures de simplification et codification du droit.
Cet article 4 stipule tout simplement que les mesures dérogatoires
mises en place pour permettre à notre Ministre de
l'Intérieur de construire ses commissariats avec
des capitaux privés pourront s'appliquer "à
d'autres personnes morales pour satisfaire d'autres besoins".
On généralise l'exception et demain toute
collectivité pourra avoir recours à la procédure
du "Partenariat Public Privé" (PPP) ou
"Autorisation d'Occupation Temporaire" (AOT),
c'est-à-dire consulter des constructeurs associés
à leurs filiales, sociétés de services
- nettoyage, entretien, maintenance - et leurs banques pour
réaliser des projets financés sous forme de
crédit-bail. Le montage idéal : plus d'effort
de programmation, plus de souci de consultations compliquées,
des financements et des budgets dégagés du
poids de l'investissement puisque tout sera comptabilisé
en fonctionnement.
Les défenseurs de ces procédés se
réfèrent aux marchés auto-routiers
ou au viaduc de Millau qui n'auraient pas vu le jour avec
des procédures traditionnelles, en feignant d'ignorer
que la loi vise à étendre la méthode
à des projets qui n'ont aucune commune mesure avec
ceux-là.
C'est là qu'est la tromperie bien organisée
et bien orchestrée. Demain, tel qu'est fait le projet,
le Maire de la plus petite commune, ou une Communauté
de Communes, pourra recourir à ces procédures
pour réaliser son école primaire, sa salle
des fêtes ou son gymnase et les majors du BTP et leurs
filiales sauront s'organiser pour prendre ces marchés.
Cela ne se fera qu'au détriment de la qualité
et au profit du profit.
Gilles de Robien, Ministre de l'Équipement et des
Transports, est conscient du danger et le 3 juin nous a
rassurés. Il plaidera pour un encadrement strict
de ces procédures. Je souhaite ardemment qu'il soit
entendu en plus haut lieu et que soit évitée
la catastrophe. Il ne faut pas se tromper. Il ne s'agit
plus de la défense des activités des bureaux
d'études indépendants, ou des PME du bâtiment,
ou des artisans qui feront les frais de cette réforme
(mais qui après tout savent peut-être se réorganiser
entre survivants et ne seront pas plus méprisés
par leurs co-traitants qu'ils ne l'étaient par certains
maîtres d'ouvrage), mais il s'agit bien d'un choix
de société : construire d'une manière
intelligente, réfléchie et adaptée,
poursuivre les efforts en matière de programmation
et de qualité architecturale, ou bien acheter des
produits standardisés médiocres, agrémentés
d'appendices régionalistes au gré des implantations
locales.
L'enjeu est avant tout culturel. L'Architecture est une
expression de la culture, dit la Loi. Prenons garde à
ce que celle que nous allons produire ne soit pas l'expression
d'un mercantilisme indigent.
Jean-Paul
Lanquette, Président
|